Rencontre du ... type

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Je l'ai rencontré pour la première fois en quittant la poste. Il n'était pas là à mon arrivée, mais  avait eu largement le temps de s'installer pendant que le préposé au guichet, avec sa célérité habituelle, ait accompli les quelques opérations, objets de ma visite, dans ce sanctuaire de la vivacité.
Assis sur la dernière des sept marches, il était là. Ne demandait rien, ne disait rien. Pas de pancarte faisant état de sa misère, pas de chien pour apitoyer le passant. Seul à ses pieds un couvercle en plastique blanc, posé là,  témoin de son infortune, quémandeur muet.
D'ordinaire je ne fais pas grand cas de ses semblables, mais, hasard ou préméditation de sa part, la position qu'il occupait en bas de ces sept marches ma obligé
 à le regarder.
Ce fût un choc ! assis de biais, une main entre les genoux, l'autre négligemment abandonnée sur une marche, la tête retournée et levée vers vers le haut du perron il regardait descendre la foule. Dans son regard se lisait tout à la fois une profonde solitude, une immense compassion, la résignation et la tristesse. Une réplique en live du  tableau de Rubens, la descente de la Croix. Le peintre avait su parfaitement magnifier les mêmes sentiments dans les yeux de La Vierge devant son Enfant crucifié.
 Un vrai pro de la manche, les piécettes tombaient drues dans son escarcelle.
Je passais mon chemin, mais ce pauvre ère n'était plus pour moi un
inconnu. Dans mon fort intérieur je lui donnais une identité. Rubens !
Il est dix neuf heure, assis devant la caisse de mon magasin j'attends les derniers chalands avant de fermer. 
Il rentre, fait une pose sur le pas des portes. Il tient à la main un petit barricou en plastique rouge. Rubens tourne la tête à droite à gauche, se repère, et fonce vers la tireuse du  vin au détail. Fini son air de Mater Dolorosa, il a le regard malicieux, égrillard en croisant une jeune dame faisant ses courses.
IL sort de sa poche un mouchoir crasseux, le déplie avec précaution,et compte ses pièces.
Le décompte terminé, il regarde la tireuse, se gratte la nuque, me regarde et s'avance tout penaud :
     - Bonjour Patron, je voulais acheter cinq litres de Jaja mais il me manque cinquante centimes, je n'ai pas pu travailler aujourd'hui. Si vous êtes d'accord je ne remplirai pas tout à fait le barricou.
Coiffé avec un pétard, le pantalon retenu par une ficelle, il se balance d'un pied sur l'autre, concrétisant son simulacre d'embarras en fourrageant au plus profond de ses narines,  contemplant ensuite le résultat de ses invectigations avant de s'en débarrasser sur  sa manche.
     - Alors Patron ?
IL fait beau, le chiffre d'affaire est conséquent, bientôt la fermeture et le retour dans un foyer chaleureux.
     - Remplissez votre barricou, vous me porterez le reste demain !
     - Ah merci Patron vous êtes sympa, demain, promis.
Je le regarde remplir sa bonbonne, il la contemple amoureusement, parle au robinet dispensant le précieux nectar, suce son doigt enveloppé de la mousse s'échappant du goulot, ferme son récipient en poussant du plus profond de son être un soupir de contentement.
Il reviendra, me remboursera, aura d'autres pannes d'argent. Au fil des jours comme les hirondelles annonçant le printemps, tous les soirs, vers dix neuf heure Rubens vient remplir son barricou.
Nous sommes devenus intimes, à tel point que nous nous tutoyons, et lorsque ayant disparu depuis une huitaine de jour je le vois revenir son barricou à la main je m'enquiert de sa santé.
     - Patron ! je sors de l'hôpital, tu ne devineras jamais ce qui m'est arrivé, la semaine dernière, tu sais, quant il faisait si chaud, j'avais tellement soif que j'ai bu de l'eau, un mal au ventre, je me tordais de douleur, c'est les pompiers qui m'ont amené à l'hosto, il paraît que c'est mon foi, ils m'ont conseillé de moins boire, c'était pas la peine qu'ils me le disent, je ne suis pas prêt de recommencer. 
Je te paierai demain, hein, j'ai pas pu travailler de huit jours ! 
Le lendemain, comme promis, à dix neuf heures, il est là, rempli son barricou, me paye, y compris les arriérés de la veille .
     - Patron, tu as bossé aujourd'hui ? moi je n'ai rien fait, c'est les vacances, les jeunes sont partis, et les vieux n'ont pas encore touché la retraite, ah c'est dur, dur dur , c'est la crise, si j'ai fais quinze Euros, c'est le bout du monde!   
     -  Moi non plus je n'ai pas fait grand-chose, c'est vrai que la journée a été très calme, mais quinze Euros c'est pas trop mal ?
     - Tu parles Patron, d'habitude je me fais pas loin de  vingt, vingt cinq, allez à demain en attendant des jours meilleurs.
Je restais songeur, Rubens " travaille " de onze heures à seize heures, quatre à cinq jours par semaine, plus peut-être le R M I, je commençais à l'envier moi qui était sur la brèche de cinq heures trente du matin à vingt heures.
Cette situation me remémore une autre anecdote, tout aussi authentique que celle que je viens de vous relater.
Nous sommes en Décembre, quelques années plus tôt. Responsable  d'une Supérette j'ai mis une vendeuse sur le trottoir, ... pour tenir un stand de vente d'huîtres. Il fait très froid, aussi de temps en temps je vais la remplacer afin qu'elle se réchauffe un peu. C'est lors d'un de ces remplacements qu'elle m'annonce : 
     - Monsieur, je vais démissionner ! 
     - Mais Mademoiselle il fallait me dire que vous étiez fatiguée, je sais que le poste est difficile, ne prenez pas une telle  décision sur un coup de tête. 
Ravie de son effet, un grand sourire sur les lèvres elle précise : 
     - Ce n'est pas ce que vous croyez, vos voyez la devant, assis sur les bacs de sapinettes, ce pauvre ère qui fait la manche, je l'ai surveillé, dans l'après-midi il s'est fait le double de ce que je gagne par jour !
Elle ne m'a pas demandé d'augmentation, mais nos regards se sont croisés,  où fini la charité et où commence l'exploitation de cette dernière ?        



Publié dans humour

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Sylvette à la campagne 19/03/2009 17:45

C'est le temps ! L'oie déchainée picore dans la cour...

JL 19/03/2009 11:35

Ben alors l'oie déchainée ? on est plus trop déchainee en ce moment !

Sylvette à la campagne 12/03/2009 19:15

ça tombe bien, il parait qu'on va tous finir comme Rubens dans pas longtemps...tous à part...ces feignasses de fonctionn...heu...ces...agents de l'état fort respectables ma foi !

JL 12/03/2009 12:53

Que ceux qui envient les mendiants levent la main. Non Rubens pas toi !

Trés belle histoire, néanmoims je te serais gré de faire attention aux critiques envers la gente postale, j'ai appris a mes dépends que mon beau pere en etait... Tu as donc deux belles familles avec lesquelles il faut prendre des precautions... hi hi hi